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Unitree chute en Bourse : faut-il revoir les promesses du robot humanoïde ?

« Rien ne sert de courir ; il faut partir à point. »

La Fontaine ne pensait évidemment pas aux robots humanoïdes lorsqu’il écrivait Le Lièvre et la Tortue. Trois siècles et demi plus tard, sa formule prend pourtant une saveur assez particulière en Chine : les robots courent de plus en plus vite — et le marché boursier aussi.

Le 19 août, Unitree Robotics faisait une entrée spectaculaire sur le STAR Market de Shanghai. Introduite à 150,80 yuans, l’action a atteint jusqu’à 1 100 yuans dans la matinée. À ce niveau, la valorisation de l’entreprise dépassait 400 milliards de yuans.

Pendant que le marché avait toutes les raisons de sourire, Wang Xingxing, lui, semblait presque avoir oublié que c’était jour de fête.

Un détail a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux chinois : lors de la cérémonie d’introduction, le fondateur d’Unitree est resté particulièrement impassible. Première Finance, présente sur place, a même relevé qu’il affichait une expression très calme pendant les photos officielles, avant de quitter la cérémonie les yeux rivés sur son téléphone.

Impossible, bien sûr, de savoir ce qu’il pensait.

Mais l’image paraît aujourd’hui presque prémonitoire.

Quelques jours plus tard, l’action avait perdu environ 45 % par rapport à son sommet, effaçant des dizaines de milliards de dollars de capitalisation et faisant apparaître une question jusque-là quelque peu masquée par l’enthousiasme : le marché corrige-t-il simplement la valorisation d’Unitree, ou commence-t-il à s’interroger sur les promesses mêmes du robot humanoïde ?

Ils savent courir. Mais savent-ils travailler ?

Depuis deux ans, les performances des robots chinois sont devenues spectaculaires.

Ils dansent, boxent, font des saltos, courent des marathons et disputent maintenant des compétitions sportives. Les World Humanoid Robot Games organisés à Pékin en août ont encore montré la vitesse des progrès réalisés dans les moteurs, l’équilibre, la coordination et le contrôle des mouvements.

Tout cela est impressionnant.

Mais faire un salto devant une caméra est une chose. Travailler huit heures dans une usine sans s’arrêter toutes les vingt minutes en est une autre.

C’est là que commence le problème.

Les documents déposés par Unitree avant son introduction en Bourse sont assez révélateurs. Sur les neuf premiers mois de 2025, 73,6 % du chiffre d’affaires des robots humanoïdes provenait encore de la recherche et de l’éducation. Les usages commerciaux et grand public représentaient 17,4 %, et les applications industrielles seulement 9 %.

Plus révélateur encore : à l’intérieur de cette catégorie « industrielle », une large part correspondait à l’accueil et aux démonstrations dans les entreprises. La part provenant réellement du travail industriel était donc encore plus réduite.

Autrement dit, Unitree sait déjà fabriquer des robots humanoïdes en quantité.

Il reste maintenant à leur trouver un travail.

Wang Xingxing ne cache d’ailleurs pas le problème

Le lendemain de son introduction en Bourse, le fondateur d’Unitree intervenait à la World Robot Conference.

Son discours était nettement moins euphorique que le marché la veille.

Wang Xingxing reconnaissait que les robots peuvent aujourd’hui effectuer certaines opérations simples, mais que leur efficacité reste inférieure à celle des humains. Lorsqu’une nouvelle tâche apparaît, il faut encore souvent réentraîner la machine.

Le principal obstacle, selon lui, est désormais la capacité de généralisation : mettre un robot dans un environnement qu’il ne connaît pas et lui demander d’accomplir correctement une tâche nouvelle.

Il estime qu’un tournant important pourrait intervenir dans deux ou trois ans dans le scénario le plus optimiste — mais peut-être aussi dans cinq ou dix ans.

Cette fourchette dit beaucoup de choses.

Dans l’industrie numérique, dix ans représentent presque une éternité. En Bourse, c’est encore plus long.

Le marché semble parfois valoriser aujourd’hui des robots qui, de l’aveu même de leurs concepteurs, ont encore plusieurs années devant eux avant d’atteindre une véritable polyvalence.

Et pourquoi doivent-ils forcément être humains ?

Une autre question mérite d’être posée.

Le robot du futur doit-il nécessairement avoir deux jambes, deux bras et cinq doigts ?

L’idée du robot humanoïde repose sur un raisonnement logique : notre environnement a été conçu pour le corps humain. Les escaliers, les poignées de porte, les outils, les cuisines ou les postes de travail sont adaptés à nos mains et à nos jambes. Un robot qui nous ressemble peut donc théoriquement évoluer partout où nous évoluons.

Mais ce qui est universel n’est pas nécessairement ce qui est le plus efficace.

Un bras robotisé n’a pas besoin de jambes pour souder une voiture.

Un robot logistique n’a pas forcément besoin de cinq doigts pour déplacer une caisse.

Une machine chargée d’inspecter une canalisation gagnerait même probablement à ne pas ressembler du tout à un être humain.

C’est aussi l’une des interrogations soulevées par Fei-Fei Li et d’autres chercheurs en intelligence spatiale : la morphologie humaine offre une grande polyvalence, mais une machine spécialisée peut être beaucoup plus performante pour une tâche précise.

Les usines automatisées en fournissent déjà la démonstration. Dans de nombreux postes, les bras industriels traditionnels restent aujourd’hui plus rapides, plus précis, plus fiables et moins coûteux que des humanoïdes.

La question n’est donc pas seulement de savoir si l’on peut fabriquer un robot qui ressemble à un homme.

Il faut encore déterminer dans quelles situations cette ressemblance apporte réellement un avantage économique.

Le prochain véhicule électrique chinois ?

L’enthousiasme chinois pour la robotique humanoïde s’explique facilement.

Le pays dispose de presque tous les ingrédients qui ont fait son succès dans les véhicules électriques, les batteries ou le photovoltaïque : une chaîne d’approvisionnement extrêmement dense, une immense base industrielle, des ingénieurs nombreux, une concurrence féroce entre entreprises et une capacité remarquable à réduire les coûts par la production de masse.

Plus de 150 entreprises chinoises développent aujourd’hui des humanoïdes.

La tentation est donc forte d’y voir le prochain véhicule électrique chinois.

Mais la comparaison a une limite essentielle.

Lorsque la Chine a commencé à produire massivement des voitures électriques, personne ne se demandait s’il existait un marché automobile. Des centaines de millions de consommateurs avaient déjà besoin de voitures. Il fallait essentiellement remplacer une technologie par une autre.

Pour les humanoïdes, une partie du marché reste encore à inventer.

Combien d’usines auront réellement besoin d’un robot à deux jambes plutôt que d’une machine spécialisée ?

Combien d’entreprises seront prêtes à payer pour cette polyvalence ?

Et quand un robot pourra-t-il entrer dans un appartement inconnu, ranger une cuisine, plier du linge, préparer un repas ou aider une personne âgée avec suffisamment de fiabilité pour devenir un produit de grande consommation ?

Ce sont des questions beaucoup moins spectaculaires qu’un combat de boxe entre deux robots.

Mais ce sont elles qui décideront de la taille du marché.

Un robot humanoïde sait désormais impressionner un public.

Il lui reste à convaincre un directeur financier.

Unitree est-il arrivé en Bourse avant son marché ?

La chute du titre Unitree ne signifie évidemment pas que le robot humanoïde n’a pas d’avenir.

Elle révèle plutôt la coexistence de deux calendriers.

Celui de l’industrie est relativement lent : accumuler des données, améliorer les modèles, perfectionner la manipulation, gagner en autonomie, réduire les coûts et identifier progressivement les usages dans lesquels un humanoïde devient réellement plus efficace qu’une autre solution.

Celui des marchés financiers va beaucoup plus vite : il essaie déjà de donner un prix à ce que cette industrie pourrait devenir dans cinq ou dix ans.

Unitree se trouve exactement au croisement des deux.

L’entreprise a déjà démontré quelque chose d’important. La Chine est désormais capable de produire des robots humanoïdes en série, de réduire rapidement leur coût et d’organiser autour d’eux une chaîne industrielle considérable.

Cela ne suffit pourtant pas encore à faire un marché de masse.

Peut-être Unitree n’est-il pas arrivé trop tôt dans la robotique.

Peut-être est-il simplement arrivé en Bourse avant que le marché de ses robots soit réellement arrivé.

La Fontaine recommandait de ne pas courir trop vite.

Pour les humanoïdes chinois, la course ne fait probablement que commencer.

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