Par Antoine Bruneel
Au cours des vingt dernières années que j’ai passées en Chine, j’ai entendu de nombreuses versions d’une même prédiction : la Chine serait sur le point de se heurter à un mur.
Les raisons ont changé avec le temps, de la dette à la démographie, de l’immobilier aux exportations, de la géopolitique au chômage des jeunes. À chaque fois, les chiffres et les graphiques étaient différents, mais la conclusion restait celle d’un scénario apocalyptique.
Récemment, lors d’un déjeuner avec deux économistes, j’ai entendu une nouvelle version de cet argument, bien présentée et solidement appuyée sur des données.
Un point m’a frappé : l’insistance répétée sur les inefficacités de la Chine. Bien sûr, des inefficacités existent dans tout grand système, surtout dans un pays de cette taille et de cette complexité. Mais lorsque je regarde ce qui a été construit, transformé et modernisé ici au cours des deux dernières décennies, le mot « inefficace » me semble très incomplet.
C’est un pays qui a construit des infrastructures de rang mondial, permis à des centaines de millions de personnes d’accéder à de meilleures conditions de vie, et développé des chaînes d’approvisionnement ainsi que des capacités d’exécution qu’aucun autre pays ne pourrait égaler.
Un autre point concernait la protection sociale. Il est vrai que le filet de sécurité sociale chinois est différent de celui de l’Europe et, dans de nombreux domaines, encore moins développé. Mais cela aussi doit être replacé dans son contexte.
En Europe, les gens bénéficient souvent d’une protection sociale formelle beaucoup plus forte, et pourtant beaucoup se sentent anxieux, insatisfaits ou pessimistes quant à l’avenir. En Chine, beaucoup de personnes ne comparent pas leur vie à un modèle idéal de protection sociale, mais à la situation qui était la leur, ou celle de leurs parents, il y a seulement vingt ans.
La Chine fait face à de réels défis, notamment le marché immobilier, la dette locale, la démographie, la faiblesse de la confiance des consommateurs et les pressions sur l’emploi des jeunes. Ces questions méritent une discussion sérieuse.
Mais après deux décennies ici, j’ai parfois le sentiment que certaines analyses extérieures sont moins guidées par la curiosité que par un certain désir de voir le modèle chinois échouer.
Ce qui me semble manquer, c’est une compréhension plus profonde de la manière dont la Chine fonctionne réellement. La politique, la politique industrielle, la stabilité sociale, les infrastructures, la technologie, l’éducation, la sécurité énergétique et la stratégie nationale de long terme y sont profondément liées, tandis qu’en Occident nous avons souvent tendance à séparer ces sujets dans des cases différentes.
Cela change la manière dont les problèmes sont gérés.
Un ralentissement dans un secteur peut aussi signifier que les ressources sont redirigées ailleurs. L’immobilier peut être en difficulté, tandis que l’industrie manufacturière avancée, les véhicules électriques, les batteries, la robotique, les énergies renouvelables, les infrastructures numériques et la logistique progressent très rapidement.
Ce que j’observe sur le terrain, c’est un pays qui s’ajuste, se modernise et entre en concurrence en permanence, souvent à une vitesse difficile à comprendre depuis l’extérieur.
La force de la Chine ne réside pas seulement dans la croissance du PIB, mais aussi dans l’exécution : la vitesse à laquelle les infrastructures sont construites, les entreprises s’adaptent, les chaînes d’approvisionnement réagissent, les ingénieurs résolvent les problèmes, et des industries entières passent de l’imitation à l’innovation.
Pendant vingt ans, j’ai entendu de nombreuses raisons pour lesquelles la Chine ne pourrait pas continuer.
Pendant vingt ans, j’ai vu la Chine continuer.
La meilleure question n’est peut-être donc pas : quand la Chine va-t-elle s’effondrer ? Mais plutôt : pourquoi continuons-nous à nous tromper sur la Chine ?
Antoine Bruneel est un entrepreneur belge installé en Chine depuis 2006.
Président de la Chambre de commerce Benelux en Chine du Nord, il œuvre au rapprochement économique entre l’Europe et la Chine.





