Par Jin Jun, professeur associé à la School of Management et au National Institute for Innovation Management de l’Université du Zhejiang
Le 21 août, neuf constructeurs automobiles — Tesla, Xiaomi, Leapmotor, XPeng, Geely, Chery, DFAC, BAIC BluePark et FAW — ont annoncé en Chine des rappels à grande échelle en raison de problèmes de sécurité liés aux poignées de porte affleurantes. Environ 4,28 millions de véhicules sont concernés, ce qui en fait le rappel automobile le plus vaste enregistré dans le pays depuis le début de l’année.
Ce rappel sans précédent ne signifie pas pour autant une remise en cause générale des poignées affleurantes, ni l’existence d’un problème systémique de qualité dans l’industrie chinoise des véhicules à énergie nouvelle. Il témoigne surtout d’une évolution importante de la réglementation en matière de sécurité.
Deux normes nationales obligatoires, portant respectivement sur la sécurité des véhicules électriques et celle des batteries de traction, sont entrées en vigueur le 1er juillet. Leur application marque le passage d’une concurrence longtemps dominée par la course aux équipements et aux performances à une attention accrue portée à la sécurité intrinsèque des véhicules.
La sécurité comme principe de l’innovation automobile
Fondé sur des normes nationales obligatoires, complétées par des enquêtes sur les défauts et des mécanismes de rappel, le nouveau cadre réglementaire chinois vise d’abord à imposer un principe simple : la sécurité doit être prise en compte dès la conception.
Dans l’industrie automobile, rien ne peut primer sur la sécurité des personnes. Or de nombreuses innovations technologiques intégrées aujourd’hui aux véhicules électriques et intelligents dépassent largement les frontières traditionnelles du secteur automobile et sont déployées très rapidement à grande échelle.
Les nouvelles normes doivent ainsi inciter les constructeurs à intégrer les exigences de sécurité dès l’apparition d’une technologie, puis tout au long des phases de recherche, de développement et de validation. L’objectif est d’identifier les risques avant la production en série et d’éviter qu’une innovation initialement perçue comme attractive ne devienne ensuite une source de vulnérabilité, comme cela a pu être le cas avec les poignées affleurantes.
Les enquêtes sur les défauts et les rappels constituent également un mécanisme d’apprentissage pour l’industrie.
Identifier les risques et les corriger rapidement relève de la responsabilité des constructeurs, mais permet aussi aux entreprises d’améliorer leurs produits et leurs technologies. Le rappel actuel peut ainsi devenir une expérience utile pour l’ensemble du secteur. Si les enseignements tirés des incidents sont transformés en données d’accidents, en méthodes de tests liées aux facteurs humains ou en nouvelles règles de conception, ils pourront servir de référence aux innovations futures.
De la batterie au véhicule dans son ensemble
Le renforcement de la réglementation devrait également favoriser une coopération plus étroite entre les différents acteurs de la chaîne automobile.
Les deux nouvelles normes mettent en place un mécanisme d’évaluation reliant davantage la sécurité de la batterie à celle du véhicule complet. Jusqu’à présent, le développement des batteries reposait largement sur des essais spécifiques, tandis que celui des véhicules était davantage organisé autour du châssis et des différents systèmes embarqués. Les acteurs en amont et en aval de la chaîne travaillaient donc encore souvent de manière relativement cloisonnée.
La nouvelle approche vise à rapprocher ces deux niveaux. Il ne suffit plus de garantir la fiabilité d’un composant pris isolément : il faut également évaluer son comportement dynamique une fois intégré au véhicule.
Cette évolution doit favoriser une innovation plus collaborative entre fabricants de batteries, équipementiers et constructeurs, afin de garantir à la fois la fiabilité des composants et la sécurité du véhicule dans son ensemble.
De la course aux équipements à la qualité
Le renforcement des normes de sécurité pourrait enfin modifier la nature même de la concurrence sur le marché automobile chinois.
Ces dernières années, celle-ci s’est largement concentrée sur les fonctionnalités embarquées et la multiplication des équipements. Elle devrait désormais accorder davantage de place à des innovations liées directement à la qualité du produit, notamment la sécurité thermique des batteries ou la protection des systèmes haute tension.
Cette évolution pourrait accélérer la restructuration du secteur automobile chinois et réduire progressivement l’espace laissé à une concurrence reposant essentiellement sur les prix bas.
L’expérience accumulée ces dernières années permet également de faire évoluer les règles de sécurité. Les enquêtes sur les défauts, les rappels volontaires et l’analyse des accidents ont notamment mis en évidence plusieurs types de risques : incendies provoqués par des impacts sous le véhicule, propagation d’un emballement thermique ou encore défaillances des systèmes électroniques empêchant la coupure de l’alimentation après une collision.
Ces retours d’expérience ont contribué à renforcer les exigences applicables aussi bien aux batteries qu’au véhicule dans son ensemble. Ils pourraient également nourrir, à terme, les discussions sur l’évolution des standards de sécurité des véhicules électriques au niveau international.
La réglementation chinoise couvre ainsi progressivement l’ensemble du cycle de vie du véhicule électrique : renforcement des normes nationales, surveillance des processus, enquêtes sur les défauts, rappels et responsabilité après les incidents.
L’objectif est désormais d’établir un socle de sécurité plus exigeant pour les constructeurs comme pour les automobilistes et les passagers. Dans une industrie qui s’est développée à une vitesse exceptionnelle, la prochaine étape ne consiste plus seulement à savoir ce qu’il est possible de construire, mais à s’assurer que l’innovation reste compatible avec une exigence fondamentale : la sécurité.




