Dans le débat américain sur la Chine, une idée revient avec insistance : les entreprises technologiques américaines devraient réduire leur présence, voire quitter le marché chinois. Trop risqué, trop politique, trop favorable à la montée en puissance industrielle de Pékin. À Washington, cette ligne séduit une partie des responsables politiques, au nom de la sécurité nationale et de la compétition stratégique.
Mais l’Information Technology and Innovation Foundation, plus connue sous le nom d’ITIF, vient de défendre une position plus nuancée, et à certains égards plus contre-intuitive. Dans un rapport publié le 4 mai 2026, ce think tank américain spécialisé dans les politiques d’innovation affirme que les entreprises technologiques américaines devraient continuer à opérer en Chine. Non par sympathie pour Pékin, mais parce que leur retrait affaiblirait d’abord les États-Unis eux-mêmes.
Dès le résumé, le ton est clair : lorsque les entreprises américaines sont présentes en Chine, elles « captent des revenus, apprennent d’un marché critique et étendent des écosystèmes construits par les États-Unis ». À l’inverse, les pousser hors de Chine reviendrait à « affaiblir la compétitivité mondiale américaine » et à donner aux entreprises chinoises une plus grande capacité à structurer les futurs écosystèmes technologiques.
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L’argument est intéressant parce qu’il ne vient pas d’un acteur naïf sur la Chine. L’ITIF critique depuis longtemps les pratiques industrielles chinoises, les transferts de technologie forcés, les subventions aux champions nationaux et les restrictions imposées aux entreprises étrangères.
Mais c’est précisément pour cette raison que le think tank met en garde contre une erreur stratégique : si les entreprises américaines se retirent, le marché ne disparaîtra pas. Il sera simplement occupé par d’autres.
Un marché chinois qui reste décisif
Le rapport rappelle un chiffre central : en 2023, les filiales américaines en Chine ont généré plus de 640 milliards de dollars de chiffre d’affaires. Surtout, 70 % de ce qu’elles ont produit sur place, soit environ 441 milliards de dollars, a été vendu sur le marché chinois lui-même. Autrement dit, beaucoup d’entreprises américaines ne sont pas en Chine principalement pour exporter vers les États-Unis, mais pour servir la demande chinoise.
C’est ici que l’ITIF renverse le raisonnement dominant. La question n’est pas seulement de savoir si produire en Chine aide l’économie chinoise. La vraie question est : si les entreprises américaines ne servent pas ce marché, qui le fera ?
La réponse du rapport est directe : ce seront les entreprises chinoises. Et dans ce cas, les revenus, les parts de marché, les données d’usage, la relation client et l’influence technologique passeront encore davantage du côté chinois.
L’ITIF formule ainsi son idée centrale : pour les intérêts américains, « il vaut mieux que des entreprises américaines soient en Chine pour servir le marché local plutôt que de laisser des entreprises chinoises occuper cet espace ».
Cette phrase résume toute la logique du rapport. Dans une économie technologique où l’échelle est essentielle, perdre le marché chinois ne signifie pas seulement perdre des ventes. Cela signifie perdre une partie de la taille critique nécessaire pour financer la recherche, développer les produits suivants et rester dans la course mondiale.
Les revenus chinois financent aussi l’innovation américaine
L’un des arguments les plus importants du rapport concerne le lien entre chiffre d’affaires mondial et capacité d’innovation. Dans les industries avancées, les coûts fixes sont très élevés. Il faut investir massivement dans la R&D, les talents, les infrastructures, les logiciels, les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle ou les plateformes numériques. Plus une entreprise a de revenus, plus elle peut investir dans la génération suivante de produits.
Selon l’ITIF, les ventes réalisées en Chine peuvent donc soutenir la puissance d’innovation américaine. Le rapport note même qu’il existe une corrélation entre la part des ventes réalisées en Chine et l’intensité de R&D de certaines entreprises américaines cotées. Il ne s’agit pas d’affirmer que la Chine cause directement ces investissements, mais de rappeler que les grands marchés mondiaux nourrissent la capacité d’investissement des entreprises technologiques.
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Le think tank ajoute que les filiales américaines en Chine ont plus que doublé leurs investissements en R&D sur dix ans, passant d’un peu plus de 3 milliards de dollars en 2014 à près de 7 milliards en 2023. Cela montre que la présence américaine en Chine n’est pas seulement commerciale : elle s’inscrit aussi dans un système d’observation, d’adaptation et de développement technologique.
Dans cette perspective, quitter la Chine ne serait pas une simple décision morale ou géopolitique. Ce serait aussi un choix économique lourd, susceptible de réduire les ressources disponibles pour maintenir le leadership technologique américain.
La Chine comme « poste d’écoute » technologique
Un autre concept fort du rapport est celui de la Chine comme « listening post », que l’on pourrait traduire par « poste d’écoute stratégique ». Pour l’ITIF, le marché chinois permet aux entreprises américaines d’observer les tendances de consommation, les évolutions technologiques, les pratiques des concurrents et les transformations d’un des marchés industriels les plus importants au monde.
C’est une idée souvent sous-estimée en Occident. La Chine n’est plus seulement un lieu de production à bas coût. Dans de nombreux secteurs, elle est devenue un laboratoire de vitesse : véhicules électriques, batteries, applications mobiles, commerce numérique, robotique, logistique, paiement, infrastructures industrielles, intelligence artificielle appliquée.
Être présent sur ce marché, c’est voir plus tôt ce qui change. C’est comprendre comment les consommateurs adoptent de nouveaux usages. C’est observer comment les entreprises chinoises réduisent les coûts, accélèrent les cycles de développement et industrialisent rapidement des innovations.
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L’ITIF parle ici d’« effets de débordement technologique inversés ». En termes simples : l’investissement à l’étranger ne bénéficie pas seulement au pays d’accueil. Il peut aussi bénéficier au pays d’origine, lorsque les connaissances, les signaux de marché, les compétences ou les méthodes observées localement remontent vers le siège de l’entreprise.
Dans cette logique, sortir de Chine reviendrait aussi à fermer une fenêtre d’observation sur l’un des fronts les plus actifs de la compétition technologique mondiale.
Rester, c’est aussi maintenir l’influence des écosystèmes américains
Le rapport insiste également sur un point plus stratégique : les technologies ne sont pas seulement des produits, ce sont des écosystèmes. Un système d’exploitation, une architecture de puces, un environnement logiciel, une plateforme de développement ou un standard industriel créent des habitudes, des dépendances et des coûts de changement.
L’ITIF explique que la diffusion de certaines technologies américaines en Chine peut « verrouiller » une partie du marché chinois dans des écosystèmes construits par les États-Unis. Plus les développeurs, fournisseurs et utilisateurs chinois travaillent avec ces outils, plus il devient coûteux pour eux de basculer vers d’autres systèmes.
L’exemple de Huawei est particulièrement parlant. Le rapport rappelle que HarmonyOS, développé par Huawei et accéléré par les restrictions américaines, est désormais utilisé sur plus d’un milliard d’appareils en Chine. Pour l’ITIF, ce cas montre à la fois la difficulté de concurrencer des écosystèmes déjà installés et le risque de politiques américaines trop brutales : en cherchant à limiter l’accès chinois aux technologies américaines, Washington peut aussi accélérer la construction d’alternatives chinoises.
Autrement dit, le découplage peut produire l’effet inverse de celui recherché. Il ne freine pas toujours l’autonomie technologique chinoise. Il peut parfois la rendre plus urgente, plus légitime et plus rapide.
Un message qui vaut aussi pour l’Europe
Même si le rapport s’adresse d’abord aux décideurs américains, il contient une leçon pour l’Europe. Les entreprises européennes sont confrontées à des dilemmes similaires : comment réduire les risques liés à la Chine sans perdre l’accès à un marché, à des talents, à des chaînes industrielles et à des usages technologiques devenus centraux ?
La réponse ne peut pas être simplement : partir. Car partir, c’est parfois se protéger d’un risque immédiat, mais c’est aussi accepter de perdre en visibilité, en influence et en apprentissage.
Le vrai sujet n’est donc pas de savoir s’il faut être pour ou contre la Chine. Il est de savoir comment rester capable d’y opérer sans naïveté, avec des règles claires, une protection réelle des technologies sensibles, mais aussi une compréhension lucide du rôle que joue désormais le marché chinois dans la compétition mondiale.
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C’est là que le rapport de l’ITIF est utile. Il rappelle une évidence souvent oubliée dans le débat politique : quitter un marché stratégique ne signifie pas le neutraliser. Cela peut simplement revenir à le céder à ses concurrents.
Ou, pour reprendre l’esprit du rapport : pousser les entreprises technologiques américaines hors de Chine peut être « émotionnellement satisfaisant », mais ce serait aussi « une blessure auto-infligée » au leadership technologique des États-Unis.
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