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Filières supprimées, cursus créés : la Chine réorganise déjà ses universités pour l’ère de l’IA

En Chine, la réorganisation des filières universitaires n’est plus un simple sujet académique. Elle donne désormais à voir, très concrètement, la manière dont le pays ajuste son appareil de formation à la transformation de son économie.

Ces derniers mois, plusieurs annonces ont marqué les esprits. L’Université du Sichuan a indiqué avoir réduit son offre de licences de 144 à 105 spécialités depuis 2019, soit 39 filières en moins en quelques années. L’Université de la communication de Chine a, de son côté, supprimé 16 filières et orientations de licence, parmi lesquelles la traduction, la photographie et la bande dessinée. À l’échelle nationale, le ministère chinois de l’Éducation a annoncé en avril 2025 la suppression de 1 428 points de spécialité et la suspension de 2 220 autres. Le catalogue national comprend désormais 845 spécialités, dont 29 nouvelles.

Ces chiffres ne renvoient pas à quelques ajustements marginaux. Ils signalent un mouvement plus large.

À l’Université du Sichuan, les réductions touchent des domaines très différents : animation, musique, interprétation, mais aussi des disciplines scientifiques et techniques plus classiques. À Pékin, l’annonce de l’Université de la communication de Chine a eu un écho particulier parce qu’elle concernait des formations immédiatement parlantes pour le grand public. Traduction, photographie, bande dessinée : ce ne sont pas seulement des intitulés universitaires, ce sont aussi des métiers, des savoir-faire, parfois même des imaginaires professionnels. L’université a d’ailleurs lié cette réorganisation à l’entrée dans une période de « division du travail entre l’homme et la machine ».

Le plus intéressant est que les universités chinoises ne se contentent pas de fermer. Elles déplacent les frontières.

L’Université de la communication de Chine explique ainsi que la photographie n’est pas simplement abandonnée : elle est réinscrite dans un ensemble plus large autour de l’image et de la production audiovisuelle. L’établissement met aussi en avant de nouveaux cursus interdisciplinaires, comme le cinéma intelligent ou les médias intelligents. Quant à la traduction, sa place est réexaminée dans un contexte où les outils d’IA prennent déjà en charge une partie croissante des tâches standardisées.

Le phénomène dépasse largement quelques campus prestigieux.

Depuis 2017, l’Université normale du Shandong a cessé de recruter dans 25 filières de licence, dont la gestion des ressources humaines et les études de radiotélévision, tout en ouvrant dix spécialités jugées prioritaires, comme l’intelligence artificielle et la cybersécurité. L’Université du Jilin a elle aussi revu sa carte des formations : en janvier 2026, sur 141 spécialités, 19 étaient déjà suspendues, dont six dans les arts. Plus tôt encore, l’Université normale de Chine de l’Est a suspendu peinture, sculpture et éducation artistique. Tongji a fait de même avec communication visuelle, design environnemental et design produit, ensuite réorganisés dans des directions plus transversales.

Au fil de ces annonces, certaines filières reviennent souvent : traduction, photographie, animation, communication visuelle, bande dessinée. Mais on retrouve aussi la radiotélévision, la gestion publique, l’architecture, le génie civil ou encore le paysage. Les raisons ne sont pas toujours les mêmes. Dans certains cas, il s’agit d’un marché de l’emploi moins porteur ou d’un excès d’offre. Dans d’autres, la pression vient aussi des outils d’IA, qui transforment déjà la traduction, la production de contenu, le montage, la création visuelle ou certaines tâches techniques répétitives.

En parallèle, de nouvelles structures apparaissent rapidement.

À l’automne 2025, l’Université polytechnique agricole et forestière du Nord-Ouest a créé un Institut d’intelligence artificielle et de robotique, présenté comme le premier du genre parmi les universités chinoises du secteur agricole et forestier. Deux licences y ont été ouvertes : intelligence artificielle et ingénierie robotique. L’objectif affiché est de croiser l’IA avec les disciplines agricoles.

À l’Université du Henan, un chantier de « nouvelles écoles d’ingénierie » a été lancé fin 2025. Parmi les neuf écoles projetées figurent notamment l’intelligence artificielle et la robotique, les circuits intégrés et la microélectronique, l’énergie nouvelle et la fabrication intelligente, ou encore les technologies de basse altitude et l’information spatiale.

Dans les grandes universités généralistes, le changement passe aussi par de nouveaux formats. Fudan a annoncé en 2025 disposer de 46 doubles diplômes, dont 41 au format « X + AI ». L’université entend développer davantage encore ce type de parcours et étendre l’enseignement de l’IA à l’ensemble des étudiants. L’Université de Nankin a, de son côté, mis en place un socle commun de culture générale en intelligence artificielle pour tous les nouveaux étudiants de licence, avec un cours obligatoire d’initiation puis des enseignements plus avancés reliés aux différentes disciplines.

Cette recomposition universitaire se déploie alors que l’IA prend en Chine une place industrielle croissante.

En mars 2026, Xinhua indiquait que le cœur de l’industrie chinoise de l’intelligence artificielle dépassait 1 200 milliards de yuans et comptait plus de 6 200 entreprises. Le Livre bleu 2026 de l’Académie chinoise des technologies de l’information et de la communication indiquait, lui, qu’à la fin de 2025, la Chine comptait 602 millions d’utilisateurs de l’IA générative, soit un taux de pénétration de 42,8 %.

Cette montée en puissance s’accompagne d’un manque de compétences. Une analyse publiée par la Commission nationale du développement et de la réforme en août 2025, fondée sur un rapport du ministère des Ressources humaines et de la Sécurité sociale, avançait un déficit de plus de 5 millions de talents liés à l’intelligence artificielle. Le ratio entre l’offre et la demande était de 1 pour 10. Les besoins progressent notamment pour les ingénieurs en algorithmes, les analystes de données et les chefs de produit IA.

Pris séparément, chacun de ces exemples peut sembler ponctuel. Mis ensemble, ils dessinent pourtant une tendance nette : en Chine, la carte des formations évolue vite, et elle évolue dans le même sens que les priorités technologiques et industrielles du pays.

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