Il fut un temps où la stabilité n’attirait pas les investisseurs. Dans le grand récit des marchés mondialisés, ce qui attirait les capitaux, c’étaient la croissance, les percées technologiques, l’élargissement des débouchés, ainsi que la promesse d’un avenir plus rapide que le présent. Mais au printemps 2026, la situation internationale est en train de changer cette logique : la stabilité peut devenir un actif rare et coûteux.
Lorsque le risque géopolitique monte brusquement, les marchés ne s’ajustent pas lentement. Ils réévaluent très vite l’ensemble des prix. Après le déclenchement du conflit au Moyen-Orient, Dubaï, qui était perçue comme un centre pour les family offices et la gestion de fortune régionale, a vu son marché immobilier corriger nettement en peu de temps. Cela rappelle aux investisseurs qu’en période de forte incertitude, même un actif très attractif peut rapidement perdre son soutien sous l’effet d’un choc extérieur. C’est aussi dans ce contexte qu’une partie des capitaux a commencé à réexaminer la place de Hong Kong dans ses choix d’allocation. Selon les statistiques de China Galaxy Securities, au cours de la semaine qui a suivi le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient, le volume moyen quotidien des transactions à la Bourse de Hong Kong a atteint 341,585 milliards de dollars hongkongais. Il s’agissait d’une nette hausse par rapport à la semaine précédente. C’était aussi le niveau hebdomadaire le plus élevé depuis plus de six mois. Sur une période plus longue, la part des fonds souverains du Moyen-Orient dans les souscriptions de pierre angulaire des IPO à Hong Kong est passée de 18 % en 2024 à 39,2 % au début de 2026. Qu’il s’agisse de l’Abu Dhabi Investment Authority ou de la Kuwait Investment Authority, leur présence répétée dans des opérations comme CATL ou MiniMax montre une chose : au moment où les capitaux mondiaux réévaluent le rapport entre risque et rendement, Hong Kong revient bien dans le champ de vision d’une partie des capitaux du Moyen-Orient.
Le 17 mars, le chef de l’exécutif de Hong Kong, John Lee, a déclaré publiquement que les capitaux du Moyen-Orient étaient abondants, mais qu’ils avaient besoin de diversifier leurs risques. Il a ajouté que, dans ce contexte, le profil de Hong Kong, à la fois sûr et porteur d’opportunités de développement, ressortait davantage. Le secrétaire aux finances de Hong Kong, Paul Chan, avait lui aussi indiqué plus tôt que, dans un contexte de forte volatilité des marchés financiers mondiaux, il n’était pas exclu qu’une partie des capitaux quitte les zones instables pour se tourner vers un « port sûr » comme Hong Kong. Ces propos ont bien sûr une dimension d’orientation politique. Mais ils ne sont pas sans fondement réel.
Ye Yunkai, membre de la branche Grande Chine de CPA Australia, a déclaré récemment que, durant les deux dernières semaines, les demandes d’information en provenance de familles du Moyen-Orient et de clients fortunés au sujet de la création de family offices à Hong Kong avaient nettement augmenté. Parmi eux figurent même de grandes familles qui s’étaient installées auparavant à Singapour ou à Dubaï, et qui envisagent aujourd’hui de réallouer une partie de leurs actifs vers Hong Kong. Autrement dit, Hong Kong n’attire pas seulement des capitaux de court terme. Elle peut aussi attirer des détenteurs de patrimoine qui recherchent un lieu de stationnement et de réallocation pour leurs actifs à moyen et long terme.
Mais il ne suffit pas de voir dans cette tendance un simple stationnement provisoire de capitaux de précaution. Le changement est plus profond. Une partie des capitaux internationaux est en train de rééquilibrer sa perception des actifs chinois. L’expression « Est stable, Ouest agité », avancée par Xing Ziqiang, économiste en chef de Morgan Stanley pour la Chine, mérite l’attention. Ce n’est pas seulement parce qu’elle frappe les esprits. C’est surtout parce qu’elle saisit un changement dans la psychologie actuelle des capitaux mondiaux : dans un monde de plus en plus incertain, la stabilité elle-même est en train d’être revalorisée.
En 2026, Morgan Stanley a déplacé pour la première fois son sommet d’investissement sur la Chine vers Shenzhen. Ce choix a une portée symbolique. Il montre que les investisseurs internationaux, lorsqu’ils regardent aujourd’hui la Chine, ne se contentent plus des données macroéconomiques et des signaux politiques. Ils regardent aussi l’intégrité de la chaîne industrielle, la compétitivité réelle des entreprises technologiques et la capacité de résistance de l’économie. Le jugement de Xing Ziqiang repose sur cette base. De la sécurité énergétique aux applications de l’intelligence artificielle, la Chine n’est pas sans défis. Mais son avantage tient justement à sa capacité à transformer sa résilience industrielle en une forme de certitude relative, plus lisible pour les capitaux.
Cette certitude se manifeste d’abord sur le plan énergétique. Les ajustements de la structure énergétique réalisés depuis plus de dix ans ont nettement réduit la vulnérabilité de la Chine aux chocs extérieurs sur le pétrole et le gaz. La part de l’électricité produite à partir des énergies renouvelables a augmenté. Le charbon continue de jouer un rôle d’amortisseur comme énergie de base. Cela donne à la Chine une capacité de résistance plus forte que celle de nombreuses autres économies lorsque les prix internationaux de l’énergie varient brutalement. Même dans un scénario extrême, avec un pétrole qui grimpe à un niveau très élevé, le choc subi par l’économie chinoise ne se transmettrait pas forcément de la même manière à l’ensemble de son système industriel.
Ensuite, cette stabilité se reflète aussi dans le choix d’une trajectoire technologique. Contrairement aux Etats-Unis, qui misent fortement sur la puissance de calcul et les investissements en GPU dans le domaine de l’intelligence artificielle, les entreprises chinoises mettent davantage l’accent sur le contrôle des coûts, les usages concrets et l’industrialisation. L’ampleur du vivier d’ingénieurs, la solidité de l’appareil manufacturier et le coût plus faible des infrastructures permettent à la Chine de former progressivement, dans les applications de l’IA, une voie différente de celle des Etats-Unis : une voie fondée sur le rapport qualité-prix. Cette voie n’est pas forcément la plus spectaculaire. Mais elle correspond davantage à ce que les capitaux privilégient dans une période agitée : non pas le récit le plus excessif, mais une compétitivité concrète, reproductible et durable.
Ce qui commence réellement à donner un prix attractif à cette « stabilité », c’est le niveau actuel de valorisation des actifs chinois. Si les récentes prises de position de l’investisseur légendaire de Wall Street Michael Burry ont attiré l’attention, c’est parce qu’il a mis en lumière un écart rare dans les actifs technologiques cotés à Hong Kong : les bénéfices progressent, mais les cours restent durablement sous pression. Selon le consensus du marché, la croissance globale du BPA du Hang Seng Tech Index devrait atteindre 34 % à 40 % en 2026. Dans le même temps, son ratio cours/bénéfices n’est que de 21,21 fois, bien en dessous des 33 fois du Nasdaq 100. Autrement dit, le marché accorde à ces entreprises des valorisations basses, sans pour autant nier l’amélioration de leurs bénéfices. Pour les investisseurs, ce décalage entre bénéfices en hausse et valorisations en baisse constitue précisément une raison de réévaluer les actifs technologiques chinois.
Bien sûr, cela ne signifie pas que la Chine et Hong Kong ont déjà réussi à attirer de nouveau les capitaux mondiaux. Cela ne signifie pas non plus que la domination du système du dollar est en train de vaciller rapidement. Le cœur du débat n’a d’ailleurs jamais été le « remplacement des Etats-Unis ». Il s’agit plutôt d’une diversification des allocations. Alors que les actifs en dollars continuent d’occuper une position dominante, de plus en plus de capitaux internationaux recommencent à se demander s’il ne faut pas réduire une concentration excessive sur un seul centre. Ils cherchent des options d’allocation qui combinent profondeur de marché, base industrielle et capacité à offrir une certitude relative. Si la Chine et Hong Kong prennent aujourd’hui une nouvelle signification financière, c’est précisément parce qu’elles commencent à être replacées dans ce nouveau cadre de comparaison.
Pour Pékin comme pour Hong Kong, la vraie épreuve reste à venir. La stabilité peut attirer l’attention. Mais elle ne pourra passer d’un « récit de refuge » à une « logique d’allocation de long terme » que si elle se transforme en profondeur de marché plus importante, en rendements plus attractifs, en produits financiers plus complets et en meilleure prévisibilité institutionnelle. Au fond, l’analyse de Xing Ziqiang renvoie elle aussi à cette même question : les avantages relatifs créés par l’environnement extérieur ne pourront être durablement saisis que par la qualité de la construction du marché intérieur lui-même.
Le « vote avec les pieds » des capitaux du Moyen-Orient n’est peut-être encore qu’un signal, et non une conclusion. Mais ce signal est déjà important. Il montre qu’en 2026, dans le système financier mondial, la stabilité n’est plus une notion abstraite. Elle redevient une valeur pour laquelle les capitaux sont prêts à payer. Ceux qui sauront transformer cette valeur en une attractivité durable pour les actifs pourront occuper une position plus favorable dans la prochaine recomposition des flux mondiaux.




